La première fois que Benedict prononça le prénom de mon père, ma mère laissa tomber son verre.
Il ne se brisa pas. Le cristal heurta le tapis du salon avec un bruit mat, roula contre le pied de la table basse et répandit quelques gouttes de vin rouge sur la laine claire. Personne ne bougea tout de suite. Pourtant, dans cette pièce où brûlait tranquillement un feu de cheminée, j’eus soudain l’impression que quelque chose venait de se fissurer.
Benedict venait de dire : « Michael aurait détesté ce tableau. »
Ma mère, Loretta, resta debout près du canapé, les doigts encore repliés comme si elle tenait toujours son verre. Son visage avait perdu toute couleur.
Je regardai Benedict.
Il avait rencontré ma mère, selon elle, trois mois plus tôt seulement. Mon père avait disparu de notre vie depuis des années. Et surtout, ma mère avait affirmé à plusieurs reprises que les deux hommes ne s’étaient jamais connus.
« Comment connaissez-vous le prénom de mon père ? » demandai-je.
Benedict ne répondit pas immédiatement. À cinquante-sept ans, il avait cette assurance tranquille des hommes habitués à choisir leurs mots avant de les donner. Costumes sombres, gestes mesurés, voix basse. Depuis que Loretta nous l’avait présenté, rien chez lui ne m’avait paru franchement inquiétant. Je ne l’aimais pas particulièrement, mais je n’avais aucune raison claire de m’en méfier.
Jusqu’à cet instant.
Ma mère s’accroupit précipitamment pour ramasser le verre.
« Je lui ai parlé de Michael », dit-elle.
« Tu m’as dit que tu ne racontais jamais cette période. »
Ses doigts s’arrêtèrent sur le pied du verre.
« J’ai changé. »
Benedict posa une main sur son épaule. Loretta se raidit si légèrement que j’aurais pu manquer le mouvement.
« C’est moi qui ai posé des questions », expliqua-t-il. « Ta mère n’a rien fait de mal. »
Je continuai de le regarder.
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. Vous n’avez pas dit que vous saviez comment s’appelait mon père. Vous avez dit ce qu’il aurait pensé d’un tableau. »
Le silence revint.
Sur le mur se trouvait une toile abstraite aux formes rouges et noires que Benedict avait apportée quelques jours auparavant. Il avait prétendu l’avoir achetée à une vente de succession. Une œuvre sans grande valeur, disait-il, mais qu’il trouvait intéressante.
Pourquoi aurait-il su que mon père l’aurait détestée ?
Loretta se releva.
« Claire, ça suffit. »
Elle employait toujours mon prénom de cette façon lorsqu’elle voulait arrêter une conversation sans avoir à la terminer.
Je n’insistai pas ce soir-là.
Ce fut ma première erreur.
Ma mère avait cinquante-trois ans lorsqu’elle décida, selon ses propres mots, de « donner une nouvelle chance à l’amour ». Elle avait vécu seule pendant presque neuf ans. Mon père Michael n’était pas officiellement mort. Aucun certificat de décès n’avait jamais été délivré. Il avait simplement disparu.
Pas du jour au lendemain, du moins pas de la façon dont les gens imaginent une disparition. Il avait commencé par rentrer tard. Puis il avait passé des nuits entières ailleurs. Il parlait de travail, de problèmes qu’il devait résoudre, de personnes qu’il ne voulait pas nommer.
Un matin, il était parti.
Sa voiture avait été retrouvée deux jours plus tard à la gare routière de Saint Alden. À l’intérieur, il n’y avait ni sang, ni signe de lutte, ni lettre d’adieu. Son portefeuille avait disparu. Son téléphone n’avait jamais été retrouvé.
J’avais vingt-deux ans.
Loretta n’avait jamais demandé qu’il soit déclaré mort.
« Tant qu’on ne me montre pas son corps, je n’enterrerai personne », disait-elle.
Puis, presque une décennie plus tard, Benedict était arrivé.
Il avait rencontré ma mère lors d’un événement organisé par une fondation locale. Elle travaillait quelques heures par semaine pour une association d’aide aux familles endettées. Lui disait conseiller plusieurs entreprises qui finançaient ce genre d’organismes.
Au début, je fus heureuse pour elle.
Loretta avait changé depuis le départ de Michael. Elle riait moins fort. Elle faisait vérifier deux fois les serrures. Elle gardait dans un tiroir de cuisine les vieilles factures de mon père comme si un chiffre pouvait un jour lui expliquer son absence.
Avec Benedict, elle recommença à sortir.
Elle acheta une robe bleue qu’elle n’aurait jamais choisie auparavant. Elle se remit du parfum. Elle accepta même de passer un week-end hors de Saint Alden.
Alors je gardai mes doutes pour moi.
Après l’incident du tableau, cependant, je commençai à remarquer des choses.
Benedict connaissait la ville trop bien pour quelqu’un qui prétendait n’y avoir vécu que quelques années. Il connaissait l’ancien garage près de la rivière, fermé depuis quinze ans. Il savait que la pharmacie du centre-ville avait autrefois appartenu à la famille Mercer.
Et un soir, lorsque je mentionnai le restaurant où mon père avait fêté ses quarante ans, Benedict répondit :
« Ils avaient un serveur terrible à l’époque. »
Il se corrigea aussitôt.
« Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté. »
Je cessai de croire aux coïncidences.
Deux semaines plus tard, ma mère m’appela à sept heures douze du matin.
Sa voix tremblait.
« Claire, tu peux venir ? »
Je me levai avant même de demander pourquoi.
Lorsque j’arrivai, la porte d’entrée était ouverte. Loretta se tenait dans la cuisine en robe de chambre. Benedict n’était pas là.
Sur la table reposait une enveloppe brune.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Elle secoua la tête.
« C’était sous la porte. »
À l’intérieur se trouvait une photographie.
Mon père.
Plus âgé que dans mes souvenirs, mais incontestablement lui.
Il se tenait devant une station-service. La date imprimée dans le coin de l’image remontait à six mois plus tôt.
Mes genoux heurtèrent presque la chaise.
« Il est vivant. »
Ma mère ne répondit pas.
Je retournai la photographie.
Une phrase avait été écrite au stylo noir.
DEMANDE À BENEDICT POURQUOI MICHAEL A DISPARU.
Je relus les mots trois fois.
Loretta porta les deux mains à son visage.
« Non. »
« Où est Benedict ? »
« Il est parti tôt. »
« Appelle-le. »
Elle ne bougea pas.
« Maman. »
« Il m’a dit hier soir qu’il devait régler quelque chose. »
« Quoi ? »
« Il n’a pas précisé. »
Je pris mon téléphone.
Loretta attrapa mon poignet.
« Attends. »
« Pourquoi ? »
Son expression m’arrêta.
Ce n’était pas seulement de la peur.
C’était de la culpabilité.
« Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit ? »
Elle détourna les yeux vers la fenêtre.
« Benedict connaissait ton père. »
Je sentis mon estomac se contracter.
« Depuis quand tu le sais ? »
« Depuis environ un mois. »
« Et tu ne m’as rien dit ? »
« Parce qu’il m’a donné une explication. »
« Laquelle ? »
Loretta se mit à pleurer sans bruit.
Puis elle prononça une phrase qui transforma complètement les neuf dernières années.
« Benedict affirme que Michael n’est pas parti pour nous abandonner. Il dit qu’il s’est enfui parce que quelqu’un voulait le tuer. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Ma mère avait accepté l’explication de Benedict, mais une vieille dette médicale révélait pourquoi mon père était devenu prisonnier de ses secrets
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
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