Elaine resta debout près de la fenêtre du motel, le téléphone toujours dans la main. Sur l’écran, Benedict était assis au sol, les poignets attachés derrière le dos. Le sang sur sa chemise semblait venir d’une coupure au front plutôt que d’une blessure grave, mais personne n’en tira de réconfort.
Loretta regardait la photographie sans parler.
Quelques heures plus tôt, elle avait appris que Benedict avait vu son fils vivant et gardé le silence pendant des décennies. Elle aurait eu toutes les raisons de tourner le dos à cet homme. Pourtant, lorsque je lui demandai si nous devions prévenir la police immédiatement, elle répondit avant Elaine.
« Oui. »
Sa voix était sèche.
« Je ne lui pardonne rien. Mais je ne vais pas décider qu’il mérite de mourir. »
Elaine hocha la tête.
Nous appelâmes l’enquêteur qui avait pris notre déposition après l’agression chez Helen. Cette fois, lorsqu’Elaine donna le nom de Charles Vane, le ton de l’homme changea.
Il nous demanda de ne pas bouger.
Nous désobéîmes partiellement.
Nous quittâmes le motel pour rejoindre un petit commissariat à quinze kilomètres, où une équipe spécialisée devait nous rencontrer. Elaine accepta seulement après avoir vérifié qu’aucune voiture ne nous suivait.
Nora rentra chez elle.
Elle refusa qu’on lui fournisse une protection.
« Toute ma vie, j’ai obéi à des gens qui disaient agir pour ma sécurité », dit-elle. « J’en ai assez. »
Avant de partir, elle prit Loretta dans ses bras.
Ma mère resta raide une seconde, puis céda.
Je compris qu’elles ne se pardonnaient rien. Elles reconnaissaient simplement qu’elles avaient toutes deux perdu des années à cause du même mensonge.
Au commissariat, Elaine raconta enfin aux policiers ce qu’elle savait de la chapelle.
Le bâtiment appartenait autrefois à une congrégation religieuse disparue. Victor l’avait utilisé comme point de stockage lorsque lui et Michael commencèrent à réunir des preuves.
Sous le bâtiment principal existait un ancien sous-sol relié à un tunnel de drainage.
« Vane connaît l’endroit ? » demanda l’enquêteur.
« S’il retient Benedict là-bas, oui. »
« Victor sait-il que cet endroit est compromis ? »
Elaine serra les lèvres.
« Je n’ai aucun moyen sûr de le joindre. »
Le téléphone de Benedict, récupéré lors de son enlèvement, n’était évidemment plus avec lui. Son dernier signal avait disparu à proximité d’une route forestière.
L’image reçue provenait d’un numéro jetable.
Les policiers demandèrent ce que signifiait « VICTOR CONTRE DANIEL ».
Elaine expliqua que Daniel Mercer connaissait autrefois plusieurs caches utilisées par Victor.
Je demandai :
« Daniel est où ? »
Elle me regarda.
« C’est justement le problème. »
Depuis des années, Daniel vivait sous une identité différente.
Benedict lui avait fourni une partie des documents nécessaires à sa fuite.
« Vous savez où il se trouve ? »
« Non. Benedict, peut-être. »
Je regardai la photographie.
« C’est pour ça qu’ils l’ont pris. »
Elaine acquiesça.
« Vane veut que Benedict lui donne Daniel. Daniel peut lui donner Victor. Victor possède le registre. »
Un policier intervint.
« Et si Benedict refuse ? »
Elaine répondit sans hésitation.
« Vane utilisera Loretta. Ou Claire. »
Ma mère pâlit.
Je sentis ma gorge se serrer, mais cette fois la peur ne me surprit plus. Elle ressemblait presque à une information supplémentaire.
L’enquêteur décida qu’une unité partirait vers la chapelle sans attendre.
Nous devions rester au commissariat.
Je refusai d’abord.
Il me regarda comme on regarde quelqu’un qui ne comprend pas encore la différence entre courage et utilité.
« Si Vane veut vous utiliser, votre présence sur place lui donne exactement ce qu’il veut. »
Je n’eus rien à répondre.
Nous attendîmes.
Quarante minutes.
Puis une heure.
Loretta marchait d’un mur à l’autre.
Elaine resta assise, les bras croisés, les yeux fixés sur la porte.
À une heure dix-sept, l’enquêteur revint.
« Benedict est vivant. »
Ma mère ferma les yeux.
Je réalisai seulement alors qu’elle retenait son souffle depuis son départ.
« Et Vane ? »
« Parti. »
La chapelle était vide à l’exception de Benedict.
Il avait été attaché dans le sous-sol.
Aucune trace de lutte récente.
Pas d’armes.
Pas de registre.
Mais les policiers avaient trouvé quelque chose d’autre.
Une pièce aménagée comme un bureau temporaire.
Des cartes.
Des photos.
Des noms.
Des horaires.
Et un mur entier consacré à trois personnes.
Victor Hale.
Daniel Mercer.
Marcus Vale.
Mon frère.
Je sentis mon estomac se nouer.
« Pourquoi Marcus ? »
Elaine se leva.
L’enquêteur posa plusieurs photographies prises par l’équipe.
Sur l’une, le visage de mon frère était entouré au marqueur rouge.
Sous son nom figurait une adresse récente.
À moins de cinquante kilomètres de Saint Alden.
Loretta porta une main à sa bouche.
« Il est ici. »
Elaine prit la photo.
« Non. »
« L’adresse est datée d’aujourd’hui. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire. »
Elle montra une annotation inscrite sur le bord.
M.V. — CONTACT V.H.
Marcus n’était pas seulement retrouvé.
Il était lié directement à Victor.
« Victor l’a contacté », dis-je.
Elaine acquiesça.
« Ou Marcus a trouvé Victor. »
L’enquêteur nous expliqua qu’une équipe partait déjà vers l’adresse.
Puis Benedict fut ramené.
Il entra dans la salle avec une coupure à la lèvre, un bleu près de la tempe et une fatigue qui le faisait paraître dix ans plus vieux.
Loretta se leva.
Il la vit.
Il ne sourit pas.
Il ne chercha pas à s’approcher.
« Je suis désolé. »
Ma mère répondit :
« Tu n’as pas encore gagné le droit de l’être. »
Benedict baissa les yeux.
L’enquêteur l’interrogea.
Vane avait-il parlé ?
Très peu.
Il voulait Daniel.
Benedict avait refusé.
« Pourquoi ne pas vous avoir tué ? »
« Parce qu’il pensait que quelqu’un viendrait me récupérer. »
« Qui ? »
Benedict regarda Elaine.
« Victor. »
Elaine eut un rire amer.
« Alors il connaît mal Victor. »
« Non », répondit Benedict. « Il le connaît très bien. C’est justement pour ça qu’il a utilisé Daniel. »
Je demandai ce que cela signifiait.
Benedict expliqua que Victor détestait Daniel mais lui devait la vie.
Des années plus tôt, lorsque Vane avait compris que Victor copiait des documents, Daniel avait falsifié un ordre interne permettant à Victor de quitter la ville avant qu’on ne vienne le chercher.
« Donc Victor pourrait risquer sa cache pour le sauver. »
« Peut-être. »
Loretta s’approcha enfin.
« Tu savais pour mon fils depuis tout ce temps. »
La pièce devint silencieuse.
Benedict ne détourna pas le regard.
« Oui. »
Elle le gifla.
Il encaissa.
« Tu savais qu’il n’était pas mort. »
« Je savais seulement qu’il avait été vivant après son enlèvement. Je ne savais pas ce qu’il était devenu ensuite. »
« Et ça change quoi ? »
Benedict n’essaya pas de répondre.
« Rien. »
Ma mère recula.
« Au moins, tu as appris un mot utile. »
Je pensais que l’interrogatoire était terminé lorsque mon téléphone sonna.
Numéro inconnu.
Tout le monde se figea.
L’enquêteur me fit signe d’activer le haut-parleur.
Je décrochai.
« Allô ? »
Un souffle.
Puis une voix masculine, hésitante.
« Est-ce que Loretta est avec vous ? »
Ma mère porta une main à sa bouche.
Je regardai l’enquêteur.
« Qui êtes-vous ? »
Le silence dura plusieurs secondes.
Puis l’homme répondit :
« Je crois que je suis son fils. »
Personne ne bougea.
Loretta s’approcha du téléphone.
« Michael ? »
Une longue respiration.
« On m’appelle Marcus. »
Ma mère ferma les yeux.
« Je suis ta mère. »
Il ne répondit pas tout de suite.
Quand sa voix revint, elle était brisée.
« Je sais. Enfin… je crois. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Mon frère accepté de rencontrer Loretta, mais ses souvenirs d’enfance révélaient que Vane avait surveillé notre famille bien avant sa disparition
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
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