Benedict ne toucha pas au traceur.
Il s’accroupit derrière ma voiture, l’observa pendant quelques secondes, puis se releva.
« Ils pensent que nous ne l’avons pas vu. C’est notre seul avantage. »
Loretta regarda le véhicule noir au bout du chemin.
« Ils savent où nous sommes. »
« Oui. »
« Alors pourquoi ils n’entrent pas ? »
« Parce qu’ils veulent voir où nous allons ensuite. »
Nora ferma ses rideaux.
« Elaine. »
Je compris.
Ils nous avaient laissées venir jusqu’à Nora pour que nous les conduisions plus loin.
« Donc on ne va pas à la clinique », dis-je.
Benedict hocha la tête.
« Pas avec cette voiture. »
Nous élaborâmes un plan simple.
Assez simple pour avoir une chance de fonctionner.
Benedict partirait avec ma voiture, le traceur toujours fixé dessous. Il prendrait la route de Saint Alden, puis plusieurs détours.
Loretta, Nora et moi utiliserions le vieux break de Nora, garé depuis des années dans un petit garage séparé.
« Il fonctionne ? » demandai-je.
Nora haussa les épaules.
« Il fonctionnait en juin. »
Nous étions en octobre.
Il démarra au troisième essai.
Benedict partit le premier.
Le véhicule noir attendit environ quatre minutes avant de le suivre.
Nous restâmes encore vingt minutes.
Puis Nora nous conduisit jusqu’à une station-service où nous achetâmes du papier, une enveloppe et un marqueur.
J’écrivis :
MICHAEL EST REVENU.
Trois mots mensongers.
Trois mots capables, selon Elaine, d’ouvrir la dernière porte.
La clinique privée était fermée depuis plusieurs années. Le bâtiment principal avait été reconverti en bureaux, mais l’ancienne entrée de service existait encore derrière une rangée d’arbres.
La boîte numéro sept faisait partie d’un ensemble de casiers rouillés.
Je glissai l’enveloppe.
Puis nous repartîmes.
« Et maintenant ? » demanda Loretta.
Nora regarda sa montre.
« On attend. »
Nous prîmes une chambre dans un petit motel à dix kilomètres.
Pendant quatre heures, rien ne se passa.
Benedict nous appela depuis un téléphone prépayé.
Il avait réussi à perdre le véhicule noir près de l’autoroute.
« Ils finiront par comprendre que je les ai promenés. »
« Combien de temps ? »
« Pas assez. »
Je lui donnai l’adresse du motel contre l’avis évident de ma mère.
Loretta ne protesta pas.
Elle semblait trop épuisée pour se battre sur tous les fronts.
Vers dix-sept heures, quelqu’un frappa.
Trois coups.
Mon corps entier se tendit.
Nora regarda par le judas.
Puis ouvrit.
Une femme entra.
Soixantaine.
Cheveux gris très courts.
Manteau sombre.
Pas de sac.
Elle observa d’abord Nora.
Puis Loretta.
Puis moi.
« Claire ? »
Je me levai.
« Elaine ? »
Elle acquiesça.
Ma mère s’avança.
« Où est Michael ? »
Elaine ferma la porte derrière elle.
« Lequel ? »
Le mot glaça la pièce.
Loretta vacilla presque.
« Mon mari. »
Elaine regarda Nora.
Elle avait compris.
« Vous lui avez parlé de son fils. »
« Elle devait savoir. »
Elaine ne discuta pas.
Elle s’assit près de la fenêtre sans retirer son manteau.
« Votre mari était vivant il y a six mois. »
« Et aujourd’hui ? »
« Je ne sais pas. »
Loretta ferma les yeux.
« Pourquoi personne ne sait jamais rien complètement ? »
Elaine baissa la tête.
« Parce que ceux qui ont essayé de tout savoir sont morts. »
Je m’assis en face d’elle.
« Expliquez-nous Vane. Depuis le début. »
Elaine réfléchit.
Puis elle parla.
Charles Vane n’avait jamais été le propriétaire officiel de la plupart des entreprises liées au réseau.
Il était l’organisateur.
Celui qui reliait les investisseurs, les sociétés de construction, les prêts douteux et les responsables locaux achetés.
Daniel Mercer était devenu son visage légal.
Victor Hale gérait une partie des propriétés.
Benedict aidait à créer les structures financières.
Et Michael vérifiait les comptes.
« Mon père était donc dedans lui aussi. »
Elaine répondit avec précision.
« Au début, oui. »
Loretta la regarda.
« Il savait que c’était criminel ? »
« Pas au début. Ensuite, il a compris. »
Michael avait commencé à copier des dossiers.
Daniel l’avait découvert.
Mais au lieu de prévenir Vane, il l’avait averti.
« Daniel voulait sortir lui aussi ? »
« Daniel voulait survivre. Ce n’est pas la même chose. »
Victor, en revanche, avait réellement commencé à recueillir des preuves.
Il était celui qui avait découvert que Vane utilisait des familles comme moyens de pression.
« Michael Junior ? »
Elaine acquiesça.
« Victor a trouvé une trace de son transfert plusieurs années après sa disparition. »
Loretta se pencha.
« Alors Michael savait que son fils était vivant ? »
« Il a fini par le savoir. »
Ma mère reçut la réponse comme un coup.
« Quand ? »
« Deux ans avant sa propre disparition. »
Elle se leva brutalement.
« Deux ans ? »
« Il n’avait aucune adresse. Seulement un nouveau nom et des paiements faits à Thomas Vale. »
« Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? »
Elaine la regarda avec tristesse.
« Parce que Vane savait qu’il cherchait. »
Toujours la même logique.
Toujours cette protection qui ressemblait à une autre forme de violence.
Je demandai pourquoi mon père avait attendu aussi longtemps avant de disparaître.
Elaine joignit les mains.
« À cause de Claire. »
Je me raidis.
Elle raconta que l’hospitalisation qui avait failli ruiner mes parents avait créé une nouvelle vulnérabilité.
Michael avait déjà commencé à refuser certains ordres.
Puis ma maladie était arrivée.
Vane avait payé une partie des frais à travers une société contrôlée par un intermédiaire.
Pas par bonté.
Comme rappel.
« Nous savons déjà qu’une partie venait de vous », dis-je.
Elaine acquiesça.
« Parce que j’ai découvert ce qu’il faisait. J’ai remboursé secrètement l’un des prêts pour réduire son emprise. »
« Pourquoi ? »
« Parce que Marianne me l’avait demandé. »
Loretta se figea.
« Marianne ? »
Elaine regarda ma mère.
« Elle connaissait Michael mieux que vous ne le pensez. »
Ma mère devint froide.
« Ils avaient une liaison ? »
Elaine secoua la tête.
« Non. »
Loretta expira, mais son visage resta fermé.
« Alors quoi ? »
« Marianne aidait Victor. Elle transmettait des documents à Michael. Daniel l’ignorait. »
Une autre pièce se mit en place.
Marianne Mercer n’était pas une maîtresse cachée.
Elle était une source.
« Son accident ? »
Elaine détourna les yeux.
« Je n’ai jamais cru que c’était un accident. »
Personne ne parla.
Elle continua.
Après la mort de Marianne, Michael avait paniqué.
Il avait compris que Vane éliminerait tous ceux qui menaçaient réellement le réseau.
Mais il ne pouvait pas simplement fuir.
Vane détenait encore trop d’informations sur Loretta.
Sur moi.
Et peut-être sur Michael Junior.
« Alors il a organisé sa disparition. »
« Oui. »
Loretta se leva.
« Sans me le dire. »
« Il pensait que si vous ne saviez rien, Vane finirait par croire qu’il vous avait réellement abandonnées. »
Ma mère eut un rire bref et douloureux.
« Et ça a marché ? »
Elaine ne répondit pas immédiatement.
« Pendant plusieurs années. »
Je compris le sous-entendu.
« Qu’est-ce qui a changé ? »
Elaine regarda vers la porte.
« Marcus. »
Mon frère.
Elle expliqua que Victor avait retrouvé sa trace environ deux ans plus tôt.
Un dossier médical sous le nom de Marcus Vale.
Même date de naissance.
Même ancienne fracture au poignet signalée dans les documents de Michael Junior.
Loretta porta une main à sa poitrine.
« Vous l’avez trouvé ? »
« Victor a réussi à entrer en contact avec lui. »
« Où est-il ? »
« Il change souvent d’endroit. Il ne fait confiance à personne. »
« Est-ce qu’il sait que je suis vivante ? »
Elaine hésita.
« Oui. »
Les larmes montèrent immédiatement aux yeux de ma mère.
« Alors pourquoi il n’est pas venu ? »
« Parce que Victor lui a expliqué qui était Vane. Et parce qu’il ne savait plus ce qui était vrai dans ses propres souvenirs. »
Je pensai à cet homme d’une quarantaine d’années vivant quelque part avec l’idée que sa famille lui avait peut-être été volée.
Puis je demandai :
« Pourquoi Vane le cherche-t-il maintenant ? »
Elaine me regarda.
« Ce n’est pas Marcus qu’il cherche principalement. »
« Mon père, alors. »
« Non. »
Le silence changea.
« Victor ? »
« Pas exactement. »
Elle se pencha vers moi.
« Vane cherche le registre original. »
Elle expliqua qu’à l’époque où le réseau fonctionnait pleinement, Vane avait tenu un registre manuscrit de tous les versements importants.
Pas des documents électroniques.
Un vrai livre.
Dates.
Montants.
Noms réels.
Fonctionnaires payés.
Sociétés utilisées.
Personnes menacées.
Disparitions commanditées.
« Pourquoi garder quelque chose d’aussi dangereux ? »
« Pour contrôler ses propres partenaires. »
Victor avait volé le registre.
Depuis, Vane n’avait jamais réussi à le récupérer.
« Votre père possède seulement des copies partielles. Moi aussi. Mais le registre peut relier Vane personnellement aux opérations les plus graves. »
« Y compris l’enlèvement de mon frère ? »
« Oui. »
Loretta ferma les yeux.
« Et Victor l’a encore ? »
« Je le crois. »
Un téléphone vibra.
Pas le mien.
Celui d’Elaine.
Elle regarda l’écran.
Son visage changea.
« Quoi ? »
Elle ne répondit pas.
Une seconde vibration.
Puis elle nous montra le message.
Une photographie.
Benedict.
Assis au sol.
Les mains attachées derrière le dos.
Du sang sur sa chemise.
Derrière lui, un mur de briques.
Sous l’image, un texte.
VICTOR CONTRE DANIEL.
Loretta pâlit.
« Daniel ? »
Elaine se leva brusquement.
« C’est impossible. »
« Quoi ? »
Elle agrandit l’image.
Sur le mur, derrière Benedict, se trouvait un symbole peint en blanc.
Elle le reconnut.
« Je sais où il est. »
« Où ? »
« Une ancienne chapelle dans les collines. Victor l’utilisait autrefois comme cache. »
Je pris mon manteau.
Elaine m’arrêta.
« Non. »
« Benedict est là-bas. »
« C’est précisément ce que Vane veut. »
Loretta regarda la photo.
Sa colère envers Benedict était toujours là.
Mais quelque chose d’autre aussi.
« Pourquoi écrire Victor contre Daniel ? »
Elaine relut les mots.
Puis son visage se vida de toute expression.
« Parce que Vane ne veut pas échanger Benedict contre de l’argent. »
« Alors contre quoi ? »
« Contre Daniel Mercer. »
« Pourquoi Daniel ? »
Elaine me fixa.
« Parce que Daniel est le seul homme encore vivant qui sait où Victor s’est caché après la disparition de Michael. »
Elle prit son téléphone.
« Et si Vane sait cela, il est beaucoup plus près du registre que nous ne le pensions. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : L’échange proposé par Vane nous conduisit vers la chapelle, mais Benedict n’était pas le seul prisonnier qu’on y avait préparé
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
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