La marée avait laissé derrière elle une bande de béton noir, luisante sous la lune.
Depuis le véhicule de commandement, je regardais les images transmises par les caméras des agents.
Marcus avait reçu un gilet pare-balles.
Il n’était pas censé entrer le premier.
Il avait accepté cette condition.
Michael, lui, avançait vers la porte principale de la conserverie avec une mallette contenant de fausses copies du dossier d’Arthur Mercer.
La vraie documentation se trouvait déjà entre les mains des enquêteurs.
Loretta était assise près de moi.
Ses mains étaient jointes si fort que ses jointures étaient blanches.
« J’ai envie de les détester tous les deux », murmura-t-elle.
« Papa et Marcus ? »
« Tous les hommes de cette histoire. »
Je compris.
Victor.
Daniel.
Benedict.
Michael.
Même Marcus, dans une moindre mesure, venait d’entrer volontairement dans un tunnel dangereux parce qu’il refusait d’être laissé à l’écart.
« Ils confondent tous le secret avec la protection », dit-elle.
Je regardai les écrans.
« Peut-être que Marcus apprendra. »
Loretta me lança un regard.
« Il a intérêt. »
Sur l’une des caméras, Michael entra dans le bâtiment.
La conserverie était immense.
Rouille.
Poutres métalliques.
Anciennes machines couvertes de bâches.
Vane l’attendait au milieu de l’espace principal.
Pour la première fois, je le voyais en mouvement.
Il n’avait rien d’impressionnant.
Costume sombre.
Cheveux gris.
Mains dans les poches.
C’était peut-être ce qui me dérangeait le plus.
Un homme ordinaire capable de produire une vie entière de peur.
Daniel était attaché à une chaise.
Elaine à une autre.
Benedict était assis au sol, poignets liés.
Deux hommes armés se tenaient près d’eux.
Vane regarda la mallette.
« Tu as vieilli, Michael. »
Mon père répondit :
« Toi aussi. »
« Mais je suis resté plus cohérent. »
Michael s’arrêta à plusieurs mètres.
« Libère-les. »
Vane sourit.
« Toujours cette manie de croire que tu peux négocier avant d’avoir quelque chose à offrir. »
Pendant ce temps, l’équipe du tunnel progressait sous le bâtiment.
Marcus marchait derrière deux agents.
La vidéo tremblait légèrement.
L’eau leur arrivait parfois aux chevilles.
Une conduite rouge apparut.
Troisième alcôve.
Ils la trouvèrent.
Un mur de briques plus récent.
L’un des agents commença à retirer les premières pierres.
Dans la salle principale, Vane demanda la clé 42.
Michael la sortit.
La vraie.
Sans la carte mémoire.
« Tu la veux ? »
« Pose-la avec la mallette. »
« D’abord Elaine. »
Vane regarda l’un de ses hommes.
Il coupa les liens d’Elaine.
Mais ne la laissa pas partir.
« Une preuve de bonne volonté. »
Michael posa la mallette au sol.
« Pourquoi Marcus ? »
Vane eut un petit sourire.
« Toujours obsédé par ton fils. »
« Tu l’as pris pour me contrôler. »
« Au début. »
Michael se figea.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Ça signifie que ton garçon est devenu utile pour une autre raison. Il avait vu où tu cachais le dossier d’Arthur. »
« Il avait douze ans. »
« Les enfants voient plus que les adultes ne pensent. »
Michael serra les poings.
« Tu lui as volé toute sa vie pour une enveloppe. »
Vane haussa les épaules.
« J’ai préservé la mienne. »
Dans le tunnel, une brique tomba.
Derrière le mur se trouvait une boîte métallique.
Marcus cessa de respirer.
L’agent l’ouvrit.
À l’intérieur : un livre relié de cuir noir.
Le registre.
Même à travers l’écran, je vis les pages jaunies.
Des colonnes manuscrites.
Des noms.
Des chiffres.
Des décennies de crimes réduites à l’écriture précise d’un homme qui pensait tout contrôler.
L’enquêteur près de moi murmura :
« On l’a. »
Mais l’opération n’était pas terminée.
Vane ignorait encore que son plus grand secret venait d’être récupéré.
Il ouvrit la mallette de Michael.
Regarda les documents.
Puis rit.
« Copies. »
« Suffisantes. »
« Non. »
Il leva les yeux.
« Arthur Mercer est mort. Daniel peut être sacrifié. Elaine aussi. Benedict a déjà choisi son camp. Le seul document qui compte vraiment est celui qui prouve mes propres ordres. »
Michael répondit :
« Le registre. »
Vane sourit.
« Exactement. »
Daniel releva la tête.
« Tu ne l’auras jamais. »
Vane se tourna vers lui.
« Marianne disait la même chose. »
Daniel se décomposa.
Même depuis le véhicule, je vis le changement.
« Ne prononce pas son nom. »
Vane fit quelques pas vers lui.
« Elle a été plus courageuse que toi. »
Daniel tira sur ses liens.
« C’est toi qui l’as fait tuer. »
Vane ne répondit pas.
Daniel cria :
« Dis-le. »
Un silence.
Puis Vane haussa légèrement les épaules.
« Elle allait parler. »
Elaine ferma les yeux.
Daniel resta immobile.
Pendant trente ans, il avait vécu avec un doute.
Vane venait de le lui enlever en une phrase.
« Tu as saboté sa voiture. »
« Je n’ai jamais touché sa voiture. »
Daniel eut un rire brisé.
« Toujours les intermédiaires. »
Vane sourit.
« C’est à cela qu’ils servent. »
Dans le véhicule, l’enquêteur regarda immédiatement un technicien.
L’aveu était enregistré.
Partiel.
Mais clair.
Michael profita de l’attention de Vane.
« Et Marcus ? »
Vane se retourna.
« Quoi, Marcus ? »
« Tu l’aurais tué si tu avais trouvé le dossier ? »
Vane réfléchit.
« Probablement. »
Loretta se leva brutalement.
Je lui pris le bras.
« Maman. »
Elle tremblait.
À l’intérieur, Michael resta incroyablement calme.
« Merci. »
Vane fronça les sourcils.
« Pour quoi ? »
« Pour avoir enfin dit quelque chose devant un micro. »
Le visage de Vane changea.
Il regarda Michael.
Puis les poutres.
Puis les murs.
Il comprit.
« Police ! »
Tout se produisit en quelques secondes.
Les portes latérales explosèrent sous les charges.
Des agents entrèrent.
L’un des hommes de Vane leva son arme.
Benedict se jeta contre ses jambes.
Un coup partit.
Loretta cria.
La caméra bougea.
Michael se jeta derrière une machine.
Elaine tomba avec sa chaise.
Daniel se renversa sur le côté.
Vane courut.
Pas vers la sortie principale.
Vers l’escalier menant au sous-sol.
« Il va au tunnel », dit l’enquêteur.
Marcus et l’équipe remontaient justement vers le bâtiment avec le registre.
Je sentis mon sang se glacer.
La radio crépita.
« Suspect en approche. »
Marcus entendit.
Il regarda vers le couloir.
Un agent lui ordonna de reculer.
Vane apparut.
Il avait une arme.
Il vit Marcus.
Et le livre entre les mains du policier.
Tout s’arrêta.
Vane sourit presque.
« Voilà donc le fils prodigue. »
Marcus ne répondit pas.
« Donne-moi le registre. »
L’agent leva son arme.
« Posez la vôtre. »
Vane attrapa Marcus par le bras avant que quiconque puisse tirer proprement.
Le canon se posa contre son cou.
Je ne respirais plus.
Michael arriva derrière eux, plusieurs mètres plus loin.
« Charles. »
Vane se tourna légèrement.
« Toujours en retard, Michael. »
Mon père regarda Marcus.
Pas Vane.
« Ça va ? »
Marcus répondit :
« Oui. »
Sa voix était stable.
Vane rit.
« Belle réunion de famille. »
Michael leva les mains.
« Prends-moi. Laisse-le. »
Marcus ferma les yeux.
« Non. »
« Marcus. »
« Non. »
Il regarda son père.
« Tu ne vas pas encore décider à ma place. »
Puis il fit quelque chose que je compris seulement après.
Il laissa tomber son poids brutalement.
Vane perdit son équilibre.
L’agent frappa son bras.
L’arme tomba.
Michael se précipita.
Les policiers plaquèrent Vane au sol.
Marcus recula contre le mur.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Puis les menottes claquèrent autour des poignets de Charles Vane.
Il regarda le registre.
Toujours entre les mains de l’agent.
Son visage changea pour la première fois.
Pas de colère.
Pas de menace.
De la peur.
Au même moment, la radio annonça que les otages étaient vivants.
Benedict avait été touché à l’épaule.
Pas mortellement.
Elaine était blessée à la cheville.
Daniel avait une côte probablement cassée.
Tous vivants.
Michael s’approcha de Marcus.
Il ne tenta pas de le toucher.
« Tu m’as encore désobéi. »
Marcus eut un rire essoufflé.
« Ça doit être familial. »
Michael sourit pour la première fois.
Puis ses yeux se remplirent de larmes.
À quelques mètres d’eux, Vane fut relevé.
Il regarda Michael.
« Tu crois que ce livre suffit ? »
Michael répondit :
« Non. »
Il désigna les policiers.
Puis la caméra.
Puis Daniel.
« Mais pour la première fois, tu n’es plus celui qui décide ce que les autres peuvent dire. »
Vane fut emmené.
Et dans le tunnel humide où mon frère avait perdu son enfance sans même le savoir, notre famille récupéra enfin le document autour duquel trente années de peur avaient été construites.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 16 : Lorsque les dossiers furent ouverts et les mensonges enfin nommés, notre famille dut décider ce qui pouvait encore être sauvé après trente années perdues
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
Part 15 of 16
