PARTIE 6 – La maison de Nora semblait abandonnée depuis des années, mais une chambre intacte contenait le premier indice concret sur l’autre disparition de Michael

Nous ne partîmes pas immédiatement.

Benedict insista pour que nous attendions le lever du jour. Helen approuva, ce qui fut la seule raison pour laquelle Loretta céda.

Nous passâmes la nuit dans un petit hôtel près du commissariat, dans deux chambres communicantes. Benedict occupa celle du couloir opposé. Aucun de nous ne dormit vraiment.

À cinq heures vingt du matin, je trouvai ma mère assise sur le rebord de son lit, toujours habillée.

« Tu regrettes ? »

Elle leva les yeux.

« Quoi ? »

« Benedict. »

Elle réfléchit longtemps.

« Je regrette de lui avoir cru avant de lui poser les bonnes questions. Je ne regrette pas d’avoir voulu vivre encore. Ce n’est pas la même chose. »

Je m’assis près d’elle.

« Tu l’aimes ? »

Loretta observa ses mains.

« Je ne sais plus quelle version de lui j’aimais. »

Ce fut tout ce qu’elle dit.

À six heures trente, Helen arriva avec du café et une copie manuscrite de l’adresse de Nora Bell. Elle refusa de nous accompagner.

« Si quelqu’un surveille encore ma maison, il faut qu’il pense que je suis la seule piste. »

« C’est dangereux », dis-je.

« Tout l’est maintenant. »

Benedict entra quelques minutes plus tard.

Loretta se raidit.

Il posa trois téléphones neufs sur la table.

« Prépayés. Achetés en espèces. On garde nos appareils habituels éteints. »

Je pris le mien.

« Depuis quand savez-vous faire ça ? »

« Depuis trop longtemps. »

Je détestais la quantité de réponses inquiétantes qu’il pouvait donner avec cinq mots.

Nous partîmes dans deux voitures. Benedict devant. Loretta et moi derrière.

La route longeait d’abord la rivière, puis quittait Saint Alden pour traverser une région de collines boisées. Plus nous avancions, plus ma mère devenait silencieuse.

Au bout d’une heure, elle demanda :

« Pourquoi papa n’est-il jamais revenu s’il était vivant ? »

Je n’avais pas de réponse.

Elle ne me regardait pas.

« Même s’il avait peur. Même s’il pensait nous protéger. Neuf ans, Claire. Neuf ans. »

« Peut-être qu’il ne pouvait pas. »

« Peut-être. »

Son ton disait qu’elle ne savait plus si elle voulait que cette explication soit vraie.

La ville côtière apparut peu avant neuf heures. Quelques rues anciennes, une station-service, un port de plaisance et des maisons battues par le vent.

L’adresse de Nora Bell se trouvait à l’écart, au bout d’un chemin bordé de pins.

La maison semblait abandonnée.

Peinture écaillée.

Boîte aux lettres penchée.

Rideaux tirés.

Aucune voiture.

Benedict se gara à distance.

« On n’entre pas si la porte est forcée. »

Je lui lançai un regard.

« Vous pensez vraiment que vous êtes encore celui qui donne les règles ? »

« Non. Je pense juste que les maisons silencieuses peuvent être dangereuses. »

Loretta passa devant nous.

La porte n’était pas verrouillée.

Elle s’ouvrit sous sa main.

À l’intérieur, l’air sentait le bois fermé et la poussière.

« Nora ? » appelai-je.

Aucune réponse.

Le salon contenait très peu de meubles.

Pas de photographies.

Pas de courrier récent.

La cuisine avait été vidée.

Tout indiquait un départ ancien.

Pourtant, sur le comptoir, une tasse contenait encore un peu de café séché au fond.

Benedict toucha la cafetière.

Froide.

« Quelqu’un était ici récemment. »

Nous fouillâmes sans toucher plus que nécessaire.

Une chambre au rez-de-chaussée était vide.

À l’étage, deux autres portes.

La première donnait sur une pièce presque nue.

La seconde était verrouillée.

Benedict sortit une petite trousse de sa poche.

Je le regardai.

« Vous plaisantez ? »

« Vieille serrure. »

« Vous vous promenez avec de quoi crocheter des portes ? »

« Ce n’est pas vraiment le moment de réévaluer toutes mes mauvaises habitudes. »

La serrure céda en moins d’une minute.

Lorsqu’il ouvrit, Loretta s’arrêta derrière moi.

La chambre était intacte.

Pas propre au sens habituel.

Préservée.

Un lit simple recouvert d’une couverture verte avec de petites voitures dessinées dessus.

Des étagères avec des livres pour enfants.

Un vieux gant de baseball.

Une photo d’équipe.

Un bureau sur lequel reposait un trophée.

Tout semblait appartenir à un garçon d’une douzaine d’années.

Je pris la photo d’équipe.

La date remontait à plus de trente ans.

Un cercle avait été tracé autour d’un enfant au deuxième rang.

Je regardai son visage.

Puis celui de ma mère.

Loretta porta une main à sa bouche.

« Michael. »

Je crus d’abord qu’elle parlait de mon père.

Puis je compris.

Le garçon ressemblait à mon père, oui.

Mais l’âge ne correspondait pas.

Et ma mère pleurait déjà.

« C’est Michael Junior. »

Je restai immobile.

« Quoi ? »

Loretta s’assit sur le lit.

Elle tenait la photographie contre sa poitrine.

« Mon fils. »

Je ne compris pas tout de suite.

Mon frère.

Un frère dont personne ne m’avait jamais parlé.

« Tu avais un fils avant moi ? »

Elle hocha la tête.

Je reculai.

« Où est-il ? »

Elle ferma les yeux.

« Il a disparu. »

Le mot me frappa presque physiquement.

Encore une disparition.

Encore Michael.

« Quand ? »

« Il avait douze ans. »

Je regardai la chambre.

Le trophée.

La couverture.

Les livres.

« Et tu ne m’en as jamais parlé ? »

Elle pleurait maintenant.

« Tu n’étais pas née. »

« Ça ne répond pas à ma question. »

Benedict s’éloigna vers la fenêtre, nous laissant un peu d’espace.

Loretta prit plusieurs respirations avant de continuer.

Michael Junior était né huit ans avant moi.

Il était leur premier enfant.

Vif, têtu, passionné de baseball.

Un après-midi, après l’entraînement, il n’était jamais rentré.

Son vélo avait été retrouvé près d’un parc.

Aucune demande de rançon.

Aucun corps.

Aucune explication.

« Papa était déjà impliqué avec Daniel et Vane ? »

Ma mère hocha la tête.

Je sentis la colère monter.

« Et vous avez ensuite eu un autre enfant sans jamais me dire que j’avais un frère disparu ? »

« Nous pensions qu’il était mort. »

« Vous l’avez effacé. »

« Non. »

« Je n’ai jamais vu une seule photo. »

Elle leva vers moi un visage ravagé.

« Parce que je ne pouvais plus les regarder. »

La colère resta là, mais elle changea de forme.

Benedict se retourna.

« Je savais que Michael avait perdu un enfant. Je ne savais pas que Nora l’avait gardé ici. »

Je le regardai brutalement.

« Vous connaissiez encore ça ? »

« Pas tout. »

« Arrêtez avec cette phrase. »

Il acquiesça.

« D’accord. »

Il ouvrit un tiroir du bureau.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs dossiers scolaires sous un nom différent.

Marcus Vale.

Même date de naissance que Michael Junior.

Je pris le premier.

Une adresse.

Nora Bell apparaissait comme tutrice temporaire.

Plus loin, un homme : Thomas Vale.

Benedict pâlit.

« Je connais ce nom. »

« Évidemment. »

« Thomas Vale travaillait pour Charles Vane. »

Loretta se leva si vite qu’elle renversa presque une chaise.

« Vous êtes en train de me dire que Vane a pris mon fils ? »

Benedict ne répondit pas immédiatement.

« Je dis que si ces documents sont authentiques, quelqu’un a créé une nouvelle identité pour lui après sa disparition. »

Ma mère tremblait.

Je pris un autre dossier.

École secondaire.

Marcus Vale.

Même année.

Puis plus rien après dix-sept ans.

Au fond du tiroir, une enveloppe contenait une photographie plus récente.

Un jeune homme d’environ vingt ans devant un atelier automobile.

Au dos : MARCUS, 1999.

Ma mère toucha son visage sur l’image.

« C’est lui. »

Elle n’avait aucun doute.

Je regardai Benedict.

« Pourquoi Vane aurait-il enlevé un enfant et le faire élever ailleurs ? »

Il fixa la photo.

« Pour contrôler Michael. »

La réponse fit taire la pièce.

Mon père avait peut-être passé sa vie à travailler sous la menace d’un homme qui détenait son fils.

Ma maladie.

La dette.

Les fraudes.

Sa disparition.

Tout ce que nous pensions être le début de l’histoire venait peut-être beaucoup plus tard.

Nous entendîmes alors un bruit en bas.

Une porte.

Benedict nous fit signe de ne pas bouger.

Des pas traversèrent le salon.

Lents.

Pas cachés.

Quelqu’un monta l’escalier.

Une femme apparut dans l’encadrement.

Environ soixante-dix ans.

Manteau gris.

Cheveux blancs attachés derrière la tête.

Elle nous regarda tous les trois.

Puis ses yeux se posèrent sur Loretta.

« Je me demandais quand vous finiriez par venir. »

Ma mère se leva.

« Nora ? »

La femme entra dans la chambre.

« Oui. »

Loretta tenait toujours la photo de Michael Junior.

« Où est mon fils ? »

Nora ferma les yeux.

« Je ne sais pas où il est aujourd’hui. »

Ma mère chancela.

Nora poursuivit avant qu’elle puisse parler.

« Mais il est vivant. Ou du moins, il l’était encore il y a deux ans. »

Loretta éclata en sanglots.

Je lui pris le bras.

Nora me regarda ensuite.

« Vous devez être sa sœur. »

J’eus du mal à répondre.

« Claire. »

Elle hocha la tête.

« Michael parlait de vous quand il a commencé à se souvenir. »

« Mon frère ? »

« Oui. »

« Il sait qui nous sommes ? »

Nora hésita.

« Il sait qu’on lui a menti. Il ne sait pas toute la vérité. »

Benedict demanda : « Où est Elaine ? »

Nora le reconnut enfin.

Sa douceur disparut.

« Vous n’auriez jamais dû revenir dans cette famille. »

Benedict baissa légèrement la tête.

« Je sais. »

« Non. Vous ne savez pas. »

Nora désigna la photo dans la main de Loretta.

« Parce que pendant que Michael cherchait son fils, certains d’entre vous savaient déjà qu’il n’était pas mort. »

Loretta se tourna vers Benedict.

Il pâlit.

Et pour la première fois depuis le début, je compris qu’il craignait réellement ce que Nora allait dire ensuite.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Nora révéla qui avait payé pour faire disparaître mon frère, et Benedict dut enfin avouer le rôle qu’il avait joué dans le mensonge de Vane

Story Parts

Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés

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